Nous sommes entre les piliers qui supportent le métro aérien parisien. Non loin de la station Stalingrad, au nord de la Capitale. Protégés de la pluie, des matelas, des couvertures, un canapé et, depuis peu, trois tentes offertes par Médecins du Monde s’accumulent ici. C’est ce fatras qui nous a attiré là. Comment un tel campement résiste t-il à la dureté de la nuit, à la fragilité des relations entre errants…
La réponse ne tarde pas : « C’est moi Christophe, c’est moi ». Il se lève à notre approche et hurle presque. Les pieds bien plantés dans le sol, il nous regarde droit dans les yeux. Poignée de main très ferme. «Christophe c’est moi ». Il y a de la fierté dans sa voix, une fierté qui déborde un peu, qui prolonge dans l'aigu les inflexions de sa voix rauque.
A côté de lui, une femme et deux chiots. Il fait les présentations « Ma copine, chiens, chiens ». Sous une couverture, deux hommes dorment, il se dégage de leur canapé des effluves alcoolisés, notre conversation ne les réveillera pas.
La première question, c'est lui qui la pose. « Toi, nationalité ? » Je réponds, "Française", sans savoir que toute autre réponse m'aurait valu son rejet, des insultes, peut-être plus. Il est comme ça Christophe, tout pétri de préférences familiales surtout, nationales et européennes aussi. Il a passé sa vie à marquer la ligne entre "nous" et "eux". Et attention à ceux qui ne sont pas de son côté…
Je dis « Française » et il s’assied, prêt à parler. Il a vu le micro et compris que l’on voulait en savoir plus sur lui. Il est polonais. De petits morceaux de français en gestes mimés, de petits morceaux de papier précieusement pliés dans une poche, dépliés minutieusement, en déclarations aussi fracassantes qu’incompréhensibles, Christophe raconte, et petit à petit, la logique de sa vie émerge.
Ses premiers ennemis, ce sont les communistes. Il les déteste : « Les polonais, beaucoup problèmes, les communistes connards! » Je comprends d'abord qu’il aimerait les tuer, tous. Il mime un fusil. Mais le mot le met dans une colère si profonde qu’elle me semble signifier autre chose. Je fronce les sourcils, perplexe. Il répond en se levant brusquement. Pour m'expliquer, il enlève sa veste, puis une deuxième épaisseur, puis son pull. Sa copine se lève aussi, elle tente de l’empêcher de continuer « Non Christophe, non ! ». Court moment de tension. Sous le tissu, sa peau apparaît, blanche et bariolée de cicatrices. Tuer des communistes ce n’est pas une envie, c’est son histoire. Je n’ai pas le temps de compter, 7 peut être huit entailles lacèrent son torse, souvenirs impérissables des « commounistes ! » Faisant glisser sa main de sa poitrine à son avant bras, de la cause à la conséquence, il me montre les innombrables tatouages qui couvrent son avant bras. Il s’est battu, puis il a fait de la prison. Les tatouages sont des marques colorées de son passage derrière les barreaux.
Lech Walesa était son "collègue", il était comme les deux doigts de la main, il me montre les deux doigts, les rapproche vivement, avec l'envie rageuse de se faire comprendre, comme ça, "collègue", deux index montrant la même direction. Puis il a fuit la Pologne. Avec sa mère, son père et son frère. Toute sa famille est à Paris. Son père est même mort ici.
C’est un souvenir douloureux. Il se souvient de la date parce qu’il a gardé le papier de l’hôpital où il a été admis après s’être ouvert les veine. Il me montre. Une autre cicatrice pour une autre étape de son histoire. Elle est immense fait presque le tour complet de son poignet droit. Il mime : il a cassé une bouteille et coupé. Son père est mort et aujourd’hui encore, il semble très affecté.
Je demande comment ça se passe, avec le froid, la nuit. Son sourire revient. Tout va bien. Ici, dans ces quelques tentes, c’est « famille ». Il répète « ma copine, chien, chien, pas froid ». Les autres, partis manger, sont tous polonais. Pas de problème non plus avec la police. Il a conservé une photocopie de sa carte d’identité polonaise. Des gens apportent de la nourriture. Il y a la soupe à Oberkampf… Et puis, surtout, il est européen. Il le répète à l’envie. Une façon de dire qu’il est un peu chez lui ici. Plus, en tout cas, que les émigrés des autres continents dont il regrette la présence en France.
« Nous » et « eux ». Son visage s’éclaire à nouveau. Cette distinction, elle le constitue de part en part. D’une agressivité soudaine et joviale, il se met à insulter Chirac, parce qu’il laisse venir des gens qui ne sont pas blancs en France. Pour lui, c’est un scandale. Pour le prouver, il approche des voitures qui sont arrêtées au feu rouge, juste derrière nous. Il repère un individu à la peau matte et hurle « toi français ? non ? non pas français, pas européen » avant de l’insulter… On comprend désormais que Christophe a construit une frontière autour du campement, invisible mais bien connue des autres SDF. Entre ces piliers, demeure le rêve d’une Europe blanche et les huit personnes qui vivent là peuvent dormir tranquilles, Christophe veille sur eux, prêt à se battre pour protéger, encore et toujours, les « siens » contre les « autres ».
Emilie Chapuis (Photos avec Aurélien Dumeny), pour http://lessciencespo.blog.lemonde.fr/lessciencespo/




