L'horreur SDF: Dans ce petit livre beige, Patrick Declerck s'embarque dans une exploration détaillée du quotidien des sans abri. Détaillée, sans être froide. Avec une hargne dont on ne comprend pas d'abord le but, l'auteur travaille à plonger le nez de son lecteur dans la vase du quotidien des sans-riens. De la saleté, de la dureté, de la fatigue, il dit tout, par le menu. Et il atteint son but: on sort de cette lecture en comprenant mieux, en ressentant presque dans sa chaire, ce que dormir dehors veut dire, la peau sale qui gratte, la chiasse quand on a pas de papier ni les centimes nécessaires pour entrer dans une sanisette...
"Il faut tirer sur la morale" Fredrich Nietzsche. C'est la citation qui ouvre l'ouvrage de Patrick Declerck. Et c'est son but: dénoncer la fausse bonne morale qui entoure les SDF. Par ce voyage au centre du corps malade, purulent, sale et douloureux du SDF, Patrick Declerck voudrait nous inciter à l'insurrection morale, à l'indignation coupable. Et que personne ne se sente hors de cause! Il égrène, de chapitre en chapitre, la liste des accusés: les humanitaires qui fondent bonheur et bonne conscience sur le dos de la misère; Les journalistes qui se repaissent d'un sujet si "charnel", plein d'émotion et saisonnier; Les hommes politiques, surtout, qui instaurent des niveaux d'urgence variables, en fonction des saisons, des températures... Une agitation toute hypocrite pour l'auteur, devant un drame si prévisible...
Tous coupables? Oui, tous. Et surtout de ne pas voir que les SDF, eux, ne le sont pas. Coupables d'organiser l'assistance aux SDF sous la forme d'un "chemin d'insertion", de considérer qu'ils ont encore, après des années d'errance d'alcool et de dépression profonde, une chance de "s'insérer". Passant de la morale à la politique, Patrick Declerck propose alors une solution: un revenu minima de dignité pour ces abîmés de la vie dont la réinsertion n'est plus une question de volonté. Et il explique. Si personne n'a jamais voulu mettre fin au phénomène SDF, c'est qu'il est utile. Les sans abris seraient le nécessaire repoussoir d'une société de marché: ils sont l'image de la déchéance qui guette celui qui refuserait son asservissement au travail.
De ce livre, on ressort en colère contre la misère, ce qui est bien abstrait. Mais aussi contre l'idéalisme naïf et inconséquent de l'auteur. Il ne peut pas croire à la fois à l'explication qu'il donne et à la solution qu'il propose. Patrick Declerck découvre horrifié, l'utilité sociale de la marge. Et puis il propose de les supprimer. Mais s'il est vrai que la société secrète des maux qui sont le versant honteux de son organisation. S'il est vrai que salarier les SDF et leur permettre d'être logés déstabiliserait une société qui fonctionne sur l'obligation pour chacun de gagner sa vie. Alors, pourquoi prôner leur disparition? Ce n'est possible qu'à la condition de croire qu'un monde sans négatif est possible. Un monde à la fois totalement anarchique et heureux...
* Patrick DECLERCK, Le sang nouveau est arrivé, L'horreur SDF, Gallimard, 2005
Emilie Chapuis, pour http://lessciencespo.blog.lemonde.fr/lessciencespo/