Les publications sur Internet sont affaires de passionnés. Bien souvent, les meilleures revues du net sont alimentées le soir, la nuit, entre midi et deux heures, par des gens qui ont un emploi mais renoncent à leurs loisirs. Leur moteur : faire ce que la presse ne fait pas. Tour d’horizon :
Le déficit de débat intellectuel dans la presse a entraîné sa floraison sur internet. Frustrés par leurs quotidiens et magazines, ils sont nombreux à mettre leur plume et leur clavier au service d’un idéal de journalisme.
Pierre Verluise reproche à la presse son manque de pluralisme. « Le consensus des médias peut être une expérience très violente pour celui qui n’est pas d’accord. J’ai connu ça dans les années 80 quand il était interdit de critiquer Gorbatchev en France. A mon retour d’Union soviétique, j’ai été profondément choqué. » Sur Diploweb, experts, diplomates et chercheurs écrivent des articles de géopolitique. Qui s’est enrichi depuis l’élargissement européen ? Un Grand Moyen Orient est-il possible ? Les questions abordées sont au cœur du débat public. Le site offre des contributions parfois divergentes mais toujours rigoureuses et argumentée. Pierre Verluis y voit la clef de son succès : «les textes sont parfois pointus, mais toujours argumentés et clairs, cela prouve que les gens aiment qu’on s’adresse à leur intelligence. » En effet, en cinq années d’existence, le Diploweb s’est imposé comme un site de référence.
Après une expérience de militant décevante, Julien Landfried a créé l’Observatoire du communautarisme. « Nous, nous ne faisons pas de réunion bavardes ! », lance-t-il dans un sourire, « Je pense que nous sommes plus efficaces que 99% des clubs républicains ! » S’il ne refuse pas d’écrire pour des journaux imprimés, il a aujourd’hui la conviction que l’on peut aborder sur Internet des sujets qui restent tabous ailleurs, comme la critique du communautarisme. Il alimente son site quotidiennement. Un travail de titan, qui lui prend une trentaine d’heures par semaine –en plus de son emploi- et mobilise une demi-douzaine de collaborateurs réguliers. Mais le jeu en vaut la chandelle : plus de 1000 visiteurs par jour trouvent là des informations inédites, des articles d’analyse, de nombreuses références pour lutter contre la montée du communautarisme en France.
... tout en étant plus crédible que la presse papier !
Pour Julien Landfried, la fiabilité passe par l’utilisation de « liens ». Chaque fois qu’il évoque un texte de loi, une information officielle ou un sondage, il permet à son lecteur de retrouver la source en un clic. Une façon de regagner la confiance d’un lectorat que l’on dit toujours plus sceptique face aux journalistes.
Un modèle de presse d’opinion. Le site d’information sur l’information vise une critique précise des médias. Il aborde des sujets dérangeants et ne recule pas devant les attaques ad hominem. Acrimed se doit donc de satisfaire à une rigueur exemplaire. On y trouve de longues citations de journalistes, décortiquées. Les citations sont aussi exactes que les commentaires - dans l’ombre revendiquée de Bourdieu – sont ouvertement engagés et réfutables. La rigueur est d’autant plus importante sur le net que les articles restent accessibles longtemps, les plus récents venant s’ajouter aux plus anciens. Chez Acrimed on tient beaucoup à ces archives. Parce qu’elles permettent de se différencier des médias classiques, jugés « sans mémoire ». Et les internautes s’en servent : Il n’est pas rare qu’un article connaisse un succès soudain, quelques temps après avoir été publié, lorsqu’une nouvelle question agite le débat public.
Les créateurs de Café Babel reprochent à la presse de se contenter d’un point de vu national sur l’actualité. Alexandre Heully, l’un des fondateurs, s’est senti européen tout au long de ses études qu'il a faite dans un contexte international. Aussi, lorsque ses amis sont rentrés dans leurs pays, ce sont autant de rédactions locales qui sont nées du désir de mener un projet ensemble. Aujourd’hui la structure permet de salarier six personnes et de produire un magazine en six langues, qui joue à confronter les points de vue européens sur des problèmes communs. Cette démarche s'enracine dans les convictions du petit groupe, européiste.
De même, les rédacteurs de Newropeans Magazine (www.newropeans-magazine.org) voudraient voir émerger une citoyenneté européenne. Pour ces chercheurs, journalistes et chefs d’entreprises elle ne pourra exister sans information européenne.
... et pour le développement du journalisme participatif
Sur ces deux sites, la plupart des articles sont rédigés par des bénévoles. Deux exemples de ce « journalisme participatif » qui a si bonne presse sur le net. Le principe : des amateurs rédigent des articles, que des journalistes plus confirmés commandent, relisent et corrigent. Ce fonctionnement permet de rémunérer en quarts d’heures de célébrité une main d’œuvre que ces petites publications n’auraient pas les moyens de payer… Certains vont plus loin et y voient une revanche des « sans voix » sur une classe médiatique caricaturée en élite indifférente. Vision simpliste d’un phénomène qui amène, au contraire, un grand nombre d’amateurs à prendre conscience des contraintes du métier de journaliste.
"Vous êtes la première journaliste à venir me voir depuis des mois". Il n'a plus droit de citer, Thierry Meyssan. Il faut rappeler que l’auteur de L’Effroyable imposture a prétendu qu'aucun avion n'était tombé sur le Pentagone le soir du 11 septembre 2001... Ca laisse sceptique. Revanche ou non, il est aujourd'hui à la tête de la plus grande rédaction « participative » internationale. Il investit l’ensemble de ses droits d’auteur dans l’entretien d’un réseau international de journalistes : le Réseau Voltaire . Ces journalistes se disent « anti-impérialistes », et défendent en fait une vision manichéenne du monde, déclinée sur tous les tons et en 6 langues. Le but : montrer au monde entier que la source principale du malheur humain se trouve en Amérique du Nord. Un anti-américanisme sommaire qui mobilise tout de même : d’après Meyssan, une centaine de « journalistes » travaillent pour lui à plein temps dans le monde, dont 8 à Paris.
A l’origine du magazine Fluctuat, une bande d’amis. Ils réunissent critiques de films, de livres, réfléchissent à ce nouveau média qu’est internet. Le succès aidant, ils en vivent. Et continuent d’innover: les rubriques sont prolongées par des blogs, écrits bénévolement par la rédaction, de façon plus souple plus spontanée que les articles.Une façon de mêler journalisme et conversation informelle sans les emmêler. Ils développe aussi un logiciel pour créer facilement sa BD personnalisée qui remporte un certain succès. Aujourd'hui, ils ont réussit.
Moins professionnels mais sympathiques les « éconoclastes » font de l’économie un objet culturel comme les autres : Blagues d’économistes, revues de livres, articles de vulgarisation. Ces trois là parlent de l’économie avec un plaisir affiché qui donnerait presque envie d’y comprendre quelque chose…
Il se lit sur un écran d'ordinateur, il se feuillette à coups de clics de souris, et on y trouve tout ce dont une jeune mère a besoin: conseils, astuces, petites annonces de baby-sitter. Articles de modes, conseils beauté...l'encyclopédie pratique de la femme est née. Avec les avantages du multimédia: chacune trouve son conseil beauté adapté, tous les défilés de mode sont disponible, plus besoin de s'esquinter les yeux pour calculer le résultat de son psycho-test: il s'affiche tout seul. Son principal avantage: consultable aux heures de bureau!
Pour les revues de sciences humaines, Internet est un passage obligé, qui ressemble souvent à une sortie de secours. En effet, le CNRS a rendu son tablier. S’il continue à subventionner les revues intellectuelles les plus sérieuses, il refuse désormais de juger de ce sérieux. L’organisme considère désormais qu’une revue est d’autant plus scientifique qu’elle est plus souvent citée par … les autres revues. Ce système, depuis longtemps appliqué aux revues de sciences dures, transforme complètement le rapport aux archives et à la propriété intellectuelle. Les revues n’ont plus intérêt à veiller jalousement sur leurs archives pour les monnayer en droits d’auteurs sonnant et trébuchant. Au contraire, elles doivent prendre le risque d’être pillées, du moment qu’elles sont citées.
Ce changement a soulevé une polémique. Mais Marin Dacos, fondateur de revues.org y voit une chance inespérée pour la Connaissance : obligées de se faire connaître les revues ont désormais intérêt à mettre tous leurs textes en ligne. Les revues qui l’ont compris sont sur Revues.org. Pour cela elles acceptent de mettre toutes leurs archives en lignes et font payer l’accès aux derniers numéros. Le public récupère ainsi un droit de regard sur des savoirs qu’il a contribué à payer par l’impôt. Un moyen aussi de donner une audience internationale à des revues très spécialisées. Dans le sillage de cette initiative des revues sont nées directement sur le net. C’est le cas d’Astérion (www.asterion.revues.org), revue de philosophie rédigée à l’Ecole Normale Supérieure. Sans frais de papier ni de distribution, elle vit de la matière grise des laboratoires de l’ENS.
Emilie Chapuis