Lundi 17 avril 2006 1 17 /04 /Avr /2006 11:19
Une belle aventure,  ce nouveau magazine. Il m'a permis de rencontrer des personnages hors du commun. Oscar Brenifier, le "consultant" en philosophie, qui a crée une méthode bien à lui, des exercices philosophiques individualisés. Oscar Brenifier reconnaît qu'ils contiennent une part de violence: "ll s'agit d'apprendre à conceptualiser, et surtout à devenir plus conscient de ses paroles et de sa pensée. C'est en cela qu'il y a violence.!" explique-t-il

Et puis Corinne Pieters. "Travailleuse du concept sans forceps", Corinne Pieters anime des ateliers de philosophie pratique à la Maison des ados. Une idée inédite et fructueuse...

Enfin, pour en savoir plus, allez donc jeter un oeil dans le deuxième numéro de Philosophie Magazine, disponible en kiosque très bientôt....

Emilie
Par Emilie Chapuis - Publié dans : Papiers
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Dimanche 26 mars 2006 7 26 /03 /Mars /2006 09:59

François Chobeaux est à la fois travailleur social, chercheur et formateur. Il est responsable du département Politiques et Pratiques sociales aux CEMEA (centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active). Il a surtout travaillé sur l’errance « active » , revendiquée.

De quand date l'errance des jeunes ?

En France on a découvert le phénomène en 1995. De festival en festival, le nombre de jeunes errants n'a plus cessé d'augmenté.  Il y avait 500 personnes à Bourges plusieurs années de suite, 500 puis 1000 à Aurillac, etc. Le moment fondateur, ça a été le festival d'Aurillac de 1995, les jeunes ont vu débouler des travellers anglais avec des camions, des groupes structurés et des « sons », leur musique. A la fin du festival tous les « zonards » français voulait devenir travellers et endosser une parka, acheter un camion.

Depuis, quelles sont les évolutions principales ?

On assiste aujourd'hui à l'arrivée d'une deuxième génération dans l'errance. Alors que leurs aînés ont appris progressivement les pièges de la rue et l'usage des drogues, ceux là vont beaucoup plus vite.
C'est plus dangereux. Les plus jeunes n'entrent plus dans l'errance par les festivals, mais ils découvrent l'errance directement à leur porte, dans les centre- villes,  ou en allant dans les nouveaux lieux de sédentarisation: les squats en milieu rural, les tipi, etc..

Autre évolution, on trouve de plus en plus de vilains petits canards de bonne famille. Des jeunes qui auraient du être protégés de l'errance par leur milieu social ou familial mais qui sont fascinés par les « zonards ». Souvent la rencontre se fait à l'occasion du deal de cannabis… On sous-estime souvent le mal-être de ces jeunes parce qu'ils ne correspond pas aux clichés. Ce n’est ni un  jeune errant en parka, ni un jeune de banlieue. Pourtant, le mal-être adolescent est immense.

Enfin, on note une féminisation de l'errance, y compris dans l'errance subie. Elles doivent payer leur protection, avoir un petit copain, sinon c'est très dur pour elle.

La nouvelle génération dont vous parlez occupe à son tour les marges
des festivals ?


Aujourd'hui on assiste à un phénomène nouveau, la sédentarisation. Les festivals, de plus en plus organisés,  les attirent moins, on a même fermé le centre d'accueil d'Aurillac. Ils se sont installés par petits groupes,  souvent en zone rurale. Ils investissent des bâtiments agricoles abandonnés, des maisons de vacances laissées vides, des squats en ville, mais aussi des villages de yourtes, des tipis et des cabanes, le camion, etc. Ils sont surtout en Adèche. Leurs conditions de vie sont extrêmement dures. Les travailleurs sociaux ont du developpé un nouveau type d'action. Ils passent régulièrement dans ces squats, où parfois grandissent des enfants.

Quels sont les autres défis des CEMEA ?

Je dirais que nous sommes confronté à un défis philosophique. Y-a-t-il un droit à la marginalité ? C’est la question qui nous obsède. Si on considère que oui, on accompagne les jeunes errants, on les aide sans les censurer. Mais si chacun suit son chemin, qu'est-ce qui fondera la société ?

 

Par Emilie Chapuis - Publié dans : Papiers
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Dimanche 26 mars 2006 7 26 /03 /Mars /2006 09:57


Il y a 3 ans, Freddy a garé son camion, définitivement. Pendant une
année presque entière, ce camion était sa seule maison. Sillonnant
les routes de Bretagne, il a vécu un moment clef de son histoire. «Des fois, je passais une semaine sans voir un être humain. Dans ces cas, tu affrontes tes démons ». Et les démons ont mille occasions de surgir, dans une vie où plus rien n'est ni évident, ni facile.
Matériellement, la vie au grand air a ses avantages.  Freddy se souvient, ému, de ses réveils tout en haut d'une falaise, dans une absence de chambre avec vue sur la mer, embruns compris.  Mais c'est souvent très difficile « Physiquement, je pense que tu ne peux pas tenir plus de 4 ans. Pas de frigo, l'humidité… »
Dès le matin , il devais allumer un réchaud, après avoir tendu une bâche pour se protéger de la pluie. Les douches restent occasionnelles. Il faut affronter la peur aussi. Les rencontres ne sont pas toujours amicales. Mais il a aimé cette vie rude, loin du monde, sans journaux, ni télévision : «  J'ai gardé de cette époque une envie d'être en retrait ».  

 

Chaque carrefour, chaque heure du jour est l'occasion d'un choix. « Je me déplaçais à l'instinct. Personne n'est là pour te dicter ta vie, t'es libre ». Le plaisir était là, plutôt constructif : « Ce n'est pas une vie de décadence », assure-t-il. L'alcool est proscrit, conduite oblige. Par contre, les drogues font partie du voyage, comme les rencontres. Il lui a suffit de quelques mois pour que ces semaines soient ponctuées de rendez-vous avec d’autres errants. « Les gens que l’on rencontre se posent beaucoup de questions, on parle beaucoup de notre vécu, de nos douleurs. »
 Freddy n’a jamais réussit à vivre seul entre quatre murs. Aujourd’hui il est presque sédentarisé, mais jamais seul. Pendant la semaine, il vit à l’auberge de jeunesse de Strasbourg. En bande.  Le week-end, il retourne « à la maison » :  une grande collocation chaleureuse et bohème à Paris. Il l’avoue « je n’ai pas vraiment changé. Je vis avec des gens, sans règles ni solitude. »

 

Emilie Chapuis

Par Emilie Chapuis - Publié dans : Papiers
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Dimanche 26 mars 2006 7 26 /03 /Mars /2006 09:54
Au moment où les instances du Parti Socialiste s'interrogent sur la façon d'obtenir un parti plus proche, sociologiquement, du pays, une section de Paris a mis en place des initiatives intéressantes...
 
 
C'est peut-être la section PS la plus représentative de France. Assis sur une table dans l'étroite permanence du député Christophe Caresch, Didier Guillot sort les chiffres de la section "Jean Baptiste Clément" du 18eme arrondissement: Même pourcentage de chômeurs parmi les militants que dans l'arrondissement, même proportion de femmes, de CSP+, de moins de trente ans... Et les minorités visibles, alors? La question est délicate, mais malgré l'absence de statistiques précises, le secrétaire de section assure: Au moins une trentaine de militants sur 480 sont des étrangers d'Afrique Noire". Il faut dire qu'il est possible d'adhérer au PS et d'y voter sans avoir ni la nationalité française, ni même des papiers en règle. "C'est notre fierté, contrairement au PS qui est correspond peu à son environnement, on est très proches du profil de l'arrondissement." Un arrondissement très cosmopolite.
 
Ses propos semblent confirmés par la présence, à côté de lui, d'une jolie jeune trentenaire, Afaf Gabelotaud, d'origine maghrébine. Responsable de la formation des militants de la section, elle se charge de l'accueil qu'elle voudrait "rendre encore plus agréable", elle représente aussi la section à la fédération de Paris. Le tout après seulement trois ans de vie militante. "J'ai été frappée en arrivant ici d'être autant encouragée. Si on s'investit, ça paie, sans avoir besoin de forcer les choses, avec des quotas par exemple. Je préfère que ce soit aussi naturel. J'ai fait des propositions pour le centenaire du parti, ça leur a plu. Et j'ai continué avec la formation…"
 
La toute première carte de militant de Didier Guillot était estampillée SOS racisme. Une lutte qui reste une priorité. Dans le 18eme arrondissement depuis 1993, il a mis au point un système unique, illégale mais efficace: l'élection interne en deux temps: D'abord, les militants vote pour les "motions". Une fois déterminé le nombre de sièges qui revient à chaque courant, un deuxième tour permet aux militants de choisir les personnes qui vont incarner ces motions. Ce deuxième tour n'existe nul part ailleurs au PS, il est même en contradiction avec le règlement du PS. Mais le président de la Fédération de Paris laisse faire, puisque ça marche... Pour Afaf Gabelotaud,"Ce système évite que ce soit la cooptation qui fonctionne. C'est plus proche de la démocratie". Ni elle ni Didier Guillot ne voudrait le remplacer par des quotas ou tout autre système volontariste. Leurs voix et sourires se mêlent pour décrire le contre exemple parfait, un homme d'origine africaine, qui a des "problèmes comportementaux", qui vient aux réunions "éméché, quand il n'est pas violent". Au dernier Conseil, il n'a pas été élu. Et a crié à la "discrimination raciale". Preuve, pour Didier Guillot, que "la promotion de gens appartenant à des minorités visibles ne doit pas être un automatisme, ce n'est pas un droit, mais une opportunité."
 
Emilie Chapuis
Par Emilie Chapuis - Publié dans : Papiers
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Dimanche 5 mars 2006 7 05 /03 /Mars /2006 09:59

 

Portrait Le_camps_1 Ok_2 Ok1 Bon_plan_sans_calvitie

Nous sommes entre les piliers qui supportent le métro aérien parisien. Non loin de la station Stalingrad, au nord de la Capitale. Protégés de la pluie, des matelas, des couvertures, un canapé et, depuis peu, trois tentes offertes par Médecins du Monde s’accumulent ici. C’est ce fatras qui nous a attiré là. Comment un tel campement résiste t-il à la dureté de la nuit, à la fragilité des relations entre errants…

La réponse ne tarde pas : « C’est moi Christophe, c’est moi ». Il se lève à notre approche et hurle presque. Les pieds bien plantés dans le sol, il nous regarde droit dans les yeux. Poignée de main très ferme. «Christophe c’est moi ». Il y a de la fierté dans sa voix, une fierté qui déborde un peu, qui prolonge dans l'aigu les inflexions de sa voix rauque.

A côté de lui, une femme et deux chiots. Il fait les présentations «  Ma copine, chiens, chiens ». Sous une couverture, deux hommes dorment, il se dégage de leur canapé des effluves alcoolisés, notre conversation ne les réveillera pas.

La première question, c'est lui qui la pose. « Toi, nationalité ? » Je réponds, "Française", sans savoir que toute autre réponse m'aurait valu son rejet, des insultes, peut-être plus. Il est comme ça Christophe, tout pétri de préférences familiales surtout, nationales et européennes aussi. Il a passé sa vie à marquer la ligne entre "nous" et "eux". Et attention à ceux qui ne sont pas de son côté…

Je dis « Française » et il s’assied, prêt à parler. Il a vu le micro et compris que l’on voulait en savoir plus sur lui. Il est polonais. De petits morceaux de français en gestes mimés, de petits morceaux de papier précieusement pliés dans une poche, dépliés minutieusement, en déclarations aussi fracassantes qu’incompréhensibles, Christophe raconte, et petit à petit, la logique de sa vie émerge.

Ses premiers ennemis, ce sont les communistes. Il les déteste : « Les polonais, beaucoup problèmes, les communistes connards! » Je comprends d'abord qu’il aimerait les tuer, tous. Il mime un fusil. Mais le mot le met dans une colère si profonde qu’elle me semble signifier autre chose. Je fronce les sourcils, perplexe. Il répond en se levant brusquement. Pour m'expliquer, il enlève sa veste, puis une deuxième épaisseur, puis son pull. Sa copine se lève aussi, elle tente de l’empêcher de continuer « Non Christophe, non ! ». Court moment de tension. Sous le tissu, sa peau apparaît, blanche et bariolée de cicatrices. Tuer des communistes ce n’est pas une envie, c’est son histoire. Je n’ai pas le temps de compter, 7 peut être huit entailles lacèrent son torse, souvenirs impérissables des « commounistes ! » Faisant glisser sa main de sa poitrine à son avant bras, de la cause à la conséquence, il me montre les innombrables tatouages qui couvrent son avant bras. Il s’est battu, puis il a fait de la prison. Les tatouages sont des marques colorées de son passage derrière les barreaux.

Lech Walesa était son "collègue", il était comme les deux doigts de la main, il me montre les deux doigts, les rapproche vivement, avec l'envie rageuse de se faire comprendre, comme ça, "collègue", deux index montrant la même direction. Puis il a fuit la Pologne. Avec sa mère, son père et son frère. Toute sa famille est à Paris. Son père est même mort ici.

 C’est un souvenir douloureux. Il se souvient de la date parce qu’il a gardé le papier de l’hôpital où il a été admis après s’être ouvert les veine. Il me montre. Une autre cicatrice pour une autre étape de son histoire. Elle est immense fait presque le tour complet de son poignet droit. Il mime : il a cassé une bouteille et coupé. Son père est mort et aujourd’hui encore, il semble très affecté.

Je demande comment ça se passe, avec le froid, la nuit. Son sourire revient. Tout va bien. Ici, dans ces quelques tentes, c’est « famille ». Il répète « ma copine, chien, chien, pas froid ». Les autres, partis manger,  sont tous polonais. Pas de problème non plus avec la police. Il a conservé une photocopie de sa carte d’identité polonaise. Des gens apportent de la nourriture. Il y a la soupe à Oberkampf… Et puis, surtout, il est européen. Il le répète à l’envie. Une façon de dire qu’il est un peu chez lui ici. Plus, en tout cas, que les émigrés des autres continents dont il regrette la présence en France.

« Nous » et « eux ». Son visage s’éclaire à nouveau. Cette distinction, elle le constitue de part en part. D’une agressivité soudaine et joviale, il se met à insulter Chirac, parce qu’il laisse venir des gens qui ne sont pas blancs en France. Pour lui, c’est un scandale. Pour le prouver, il approche des voitures qui sont arrêtées au feu rouge, juste derrière nous. Il repère un individu à la peau matte et hurle « toi français ? non ? non pas français, pas européen » avant de l’insulter… On comprend désormais que Christophe a construit une frontière autour du campement, invisible mais bien connue des autres SDF. Entre ces piliers, demeure le rêve d’une Europe blanche et les huit personnes qui vivent là peuvent dormir tranquilles, Christophe veille sur eux, prêt à se battre pour protéger, encore et toujours, les « siens » contre les « autres ».

Emilie Chapuis (Photos avec Aurélien Dumeny), pour http://lessciencespo.blog.lemonde.fr/lessciencespo/

Par Emilie Chapuis - Publié dans : Papiers
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